Migration : un bien public mondial .

Savoir et pouvoir : l’impossible rencontre

JUIL./AOÛT 2018 / Revue Esprit

Dans le domaine de la migration, le savoir constitué n’a que peu d’effet sur les décisions politiques en raison d’une tendance politique à rester dans les lignes déjà tracées, de la séparation des communautés épistémiques et d’un manque de légitimité de la science des migrations.

Comment ne pas s’étonner de constater, dans le champ des migrations internationales et des réfugiés, que le savoir constitué depuis une quarantaine d’années par des universités prestigieuses, des instituts de recherche renommés, des auteurs connus et reconnus, des organisations internationales et des groupes d’experts a si peu d’effets sur la décision politique. Ce n’est pas le seul domaine où savoir et pouvoir se rencontrent peu, mais c’est certainement l’un de ceux où les idées reçues résistent le plus fortement aux démentis de la recherche : en matière d’environnement, de biodiversité, de médecine ou encore des sciences dites « dures », les connaissances des chercheurs sont bien davantage sollicitées par les responsables politiques.

Un écart persistant

Certes, il faut toujours un laps de temps plus ou moins long entre la recherche et sa diffusion. Rappelons, sans remonter à Galilée («Eppure si muove», en parlant de la Terre qui tourne autour du Soleil et non pas l’inverse, disait-il lors de son procès) que des scientifiques reconnus ont eu beaucoup de mal dans le passé récent à se faire entendre. Quand René Dumont écrivait «l’Afrique noire est mal partie» au lendemain des indépendances, beaucoup disaient dans les sphères du pouvoir et de l’opinion : «Dumont exagère». Quand Henri Mendras, spécialiste du monde rural, écrit son livre sur la fin des paysans à la fin des années 1970, il n’est pas écouté. Quand René Rémond, pourtant hautement respecté, parle des droites en France et non pas de la droite, il rencontre le scepticisme dans une Ve République alors marquée par une bipolarisation politique accentuée par le mode de scrutin.

Mais l’écart entre savoir et pouvoir est particulièrement critique dans le domaine des migrations, où les processus de décision entraînent des morts par milliers en Méditerranée (environ 32 000 depuis 2000), un trafic florissant des passeurs, la multiplication des camps et des formes diverses d’enfermement, voire la mise en esclavage des candidats au voyage comme le révèle un rapport de 2017 des Nations-Unies à propos de l’enfer libyen, la réduction à la condition de sous-citoyen de millions de sans-papiers pendant un temps indéfini… Sans compter les viols, la prostitution, le racket, la multiplication et la sophistication accrue et coûteuse d’instruments de contrôle inopérants pour diminuer les flux migratoires. Sans parler de la frilosité de l’accueil et de la violation des règles d’hospitalité pour éviter les «effets d’appels».

Les responsables politiques s’abritent derrière les sondages pour justifier la fermeture des frontières.

En 1919 déjà, dans le Savant et le politique , Max Weber analysait l’écart entre le savoir et l’action dans l’architecture normative et les pratiques sociales de la science et de la politique. Il pointait le risque de science militante et de travail sociologique biaisé par des normes, un procès que l’on fait souvent aux chercheurs dans ce domaine. François Héran, dans sa leçon inaugurale de la chaire Migrations et sociétés du Collège de France, prononcée en avril 2018, rappelait aussi que, dans ce domaine, les scientifiques sont beaucoup plus réalistes que les politiques car ils connaissent les données et le terrain. Des tentatives de réconciliation entre la science et la politique fondée sur l’expérience pourraient exister, mais elles sont rares : citons à cet égard, par exemple, le travail de nombreuses fondations qui cherchent à faire se rencontrer les uns et les autres en milieu neutre, le réseau européen European Migration Network (Emn) et l’Institut universitaire européen de Florence qui s’emploient à croiser connaissance et décision publique. Mais l’écart persiste, se creuse même parfois car la logique scientifique, dans une dynamique et une éthique de la vérité, est en conflit de valeurs et d’intérêts avec la recherche de pouvoir mue par un agenda politique européen et national particulièrement sécuritaire. Les responsables politiques s’abritent en effet derrière les sondages, la montée des extrêmes droites en Europe, les risques liés à la montée de l’islamisme et la persistance du terrorisme pour justifier la fermeture des frontières et la politique de dissuasion.

Une évidence et une urgence

En matière d’hospitalité, la société civile fait souvent mieux que les pouvoirs publics, mais certains acteurs ont déjà été condamnés pour aide au séjour irrégulier (comme dans les Alpes du Sud), la justice faisant valoir que leur accueil bénévole était aussi une façon de s’illustrer dans des actions militantes dont ils pourraient tirer profit. C’est aujourd’hui au Conseil constitutionnel de trancher. Quant aux organisations internationales et Ong expertes, leur discours est d’une telle technicité malgré ses contradictions (notamment sur la question des liens entre migration et développement, ou entre libéralisme économique et sécurité politique) qu’il conduit à une dépolitisation de la «littérature grise » qui devrait pourtant servir, avec les travaux de recherche, à inspirer les politiques publiques.

Plus récemment, Mireille Delmas-Marty, professeur émérite au Collège de France, appelait au principe d’hospitalité dans une tribune du Monde : «Face au désastre humanitaire qui accompagne les migrations humaines, l’hospitalité n’est pas affaire de morale ni de philanthropie. C’est une évidence et urgence», citant Kant et Pierre Teilhard de Chardin. Elle rappelait que, «comme pour le climat, le devoir de solidarité résultant de cette interdépendance (du monde) appelle des objectifs communs, une stratégie multi-acteurs et des responsabilités différenciées». Et concluait ainsi : «La célébration des 70 ans de la Déclaration universelle des droits de l’homme, en décembre (2018), pourrait offrir l’occasion de consacrer l’hospitalité comme principe juridique régulateur des mobilités humaines. À l’image du principe de développement durable qui a permis de pondérer innovation et conservation, le principe d’hospitalité permettrait de pondérer exclusion et intégration, et d’équilibrer ainsi les droits et devoirs respectifs des habitants humains de la Maison commune .»

Dans le même esprit, Louise Arbour, nommée il y a un an représentante spéciale de l’Onu pour les migrations internationales, plaidait pour l’adoption d’un Pacte mondial pour une migration «sûre, ordonnée et régulière», d’ici à juillet 2018. Dans l’entretien qu’elle a accordé au Monde, elle rappelle que la protection des réfugiés peut bénéficier tant aux pays d’origine qu’aux pays d’accueil et aux migrants eux-mêmes, position déjà affirmée puis mise en pratique en 2004 par Kofi Annan avec la création d’un Forum mondial sur la migration et le développement cherchant à définir les migrations comme un bien public mondial. Elle répète aussi que «les hommes politiques dans les pays démocratiques nous disent toujours: “notre opinion n’est pas en mesure de suivre”. Je pense que là est le plus gros défi si l’objectif est de se doter d’un Pacte mondial pour la migration. Convaincre les décideurs politiques serait relativement facile s’il était possible de changer cette perception négative ».

Changer les perceptions

Pour répondre à cette incompatibilité de deux mondes qui ne se comprennent pas, il faut se pencher sur les modalités de production et de circulation de la connaissance, les tensions incarnées par les experts face aux expériences des décideurs, faites dans la bureaucratie de Bruxelles, les ministères de l’Intérieur des États européens, les municipalités, les faits divers et l’opinion publique. L’écart entre la connaissance accumulée sur les migrations et les représentations à l’œuvre dans les arcanes de la décision politique ouvre sur un autre questionnement : pourquoi les décideurs s’attachent-ils en vain à des solutions sans avenir, ni anticipation, ni résultat, qui ont échoué à atteindre leurs objectifs ? Citons seulement la guerre aux migrants, les politiques de retour et de développement, ou le maintien des accords « Dublin II » qui obligent un État européen à renvoyer le demandeur d’asile vers le premier pays où il a mis le pied en Europe. Quels sont les moteurs de ces réponses politiques ? Sur quelles affirmations se fondent-elles ? La méconnaissance du sujet s’est encore illustrée de façon particulièrement critique dans la gestion de ce qui a été appelé la « crise migratoire » en Méditerranée, liée à l’afflux de réfugiés depuis 2015, en réalité une crise de l’accueil des réfugiés.

Pourquoi les décideurs s’attachent-ils en vain à des solutions sans avenir ?

La réponse est multiple : il y a tout d’abord ce que les Anglo-Saxons appellent la «path dependency», la tendance à rester dans les lignes déjà tracées des solutions politiques précédemment utilisées, qui conduit à répéter à l’infini des recettes qui ne fonctionnent pas ; ensuite, l’existence de communautés épistémiques séparées, entre les chercheurs d’un côté et les décideurs de l’autre ; enfin, un lent processus de reconnaissance des compétences et un certain manque de légitimité de la science des migrations pour les responsables politiques, car elle est récente, encore mal connue, suspecte de militantisme et va à l’encontre des idées reçues. L’écart entre le monde académique et non académique est particulièrement grand dans ce champ, si on le compare avec d’autres domaines, comme l’environnement, où les experts du climat ont réussi à avoir l’oreille des politiques. Le résultat est l’échec des politiques migratoires et une fuite en avant dans l’arsenal sécuritaire.

Les idées reçues ont la vie dure mais la connaissance, l’éducation et la vulgarisation d’un savoir récent, largement ignoré ou tenu pour illégitime, doivent permettre de combler ces lacunes, dans un contexte où l’extrême droite tend à imposer son prêt à penser.

La première d’entre elles est relative aux frontières. L’allègement des procédures de visas fait l’objet d’un ensemble conséquent de plaidoyers, car les politiques de dissuasion n’ont eu que peu d’effets et ont conduit à nombre d’effets pervers. À l’inverse, l’ouverture, même relative, tend à installer les migrants dans la circulation migratoire, la fermeture les sédentarisant dans les pays d’accueil dans la précarité ; ainsi, une légère réouverture à l’immigration de travail permettrait de « faire le tri » plus efficacement entre les profils de réfugiés et ceux des migrants, dans un contexte où beaucoup appartiennent à des flux mixtes.

La seconde tend à affirmer que les immigrés font concurrence aux nationaux sur le marché du travail, alors que celui-ci dans les pays ­d’accueil est très segmenté et que certains métiers font l’objet d’une protection nationale ou européenne (métiers fermés aux étrangers, opposabilité de l’emploi national et préférence européenne à l’emploi). Les derniers venus occupent souvent les métiers dits « 3D », («dirty, difficult, dangerous»). Même en temps de crise, rares sont les nationaux ou les Européens à occuper les emplois tenus par les migrants.

La troisième est la démographie galopante des pays du Sud et celle des familles d’immigrés. L’identité ethnique et culturelle des pays d’accueil serait ainsi menacée. Or beaucoup de migrants du Sud ont amorcé dans leur pays (Asie, Amérique latine, pourtour sud-méditerranéen) une transition démographique rapide, qui conduit à une réduction de moitié de la taille des familles. Cette transition ne s’est pas effectuée encore en Afrique sub-saharienne mais un Africain sur deux migre en Afrique ou dans le golfe arabo-persique.

La quatrième idée est que les migrations environnementales sont, pour l’Europe, le défi de demain alors que ce sont surtout des migrations internes et Sud-Sud et qu’elles touchent les plus pauvres, qui ne vont pas très loin, faute de réseaux. La désertification et la sécheresse ont lieu par définition dans des régions peu peuplées.

La cinquième est celle du pillage des cerveaux. Les pays riches attirent souvent les élites des pays pauvres, mais nombre de pays du Sud ne souhaitent pas forcément conserver ces élites, car quand elles partent, elles envoient des fonds vers des pays de départ où le marché du travail ne permet pas toujours d’absorber les plus qualifiés et où les élites risquent de déstabiliser des régimes parfois instables. Tout dépend aussi de la taille de la population et du volume de leurs élites à l’étranger : ce n’est pas une préoccupation pour l’Inde ou la Chine, mais cela peut l’être pour des pays peu peuplés comptant peu de cerveaux restant sur place.

La sixième, très répandue, est que le développement serait une alternative aux migrations, alors qu’ils sont complémentaires. Ce sont les pays les plus développés qui comptent le plus de migrants internationaux. Dans le court et le moyen termes, les migrations sont un facteur essentiel du développement humain, écrivent les experts, un développement qui est lui-même un facteur de mobilité accrue.

Enfin, contrairement aux thèses de Samuel Huntington, la guerre des civilisations n’aura pas lieu. Le phénomène migratoire est un processus long et continu et tout le contraire d’une invasion ou d’une conquête. Il s’agit plutôt d’une infusion lente, où le rendez-vous des civilisations se vérifie dans bien des aspects de la vie quotidienne, démographique, économique et sociale, notamment dans les couches de la société d’accueil les plus en contact avec les migrants (culture populaire, mariages mixtes, production artistique). Et le terrorisme a peu de liens avec l’ouverture ou la fermeture des frontières aux réfugiés.

La recherche sur les migrations montre que la plupart des questions que se posent l’opinion publique et les décideurs ont trouvé une réponse différente des idées reçues. La volonté politique manque souvent chez les responsables politiques pour aborder sereinement ce sujet, loin des sondages et des propos partisans. Cette absence de dialogue entre le savant et le politique sert les doutes et les peurs, la peur de ceux qui ont peur, surtout. Le grand défi d’un monde en mouvement est celui du vivre-ensemble, donc l’intégration des nouveaux-venus. Quelques grands dirigeants se sont fait néanmoins les porte-parole d’un discours différent : Angela Merkel, le Pape François, le gouvernement italien lors de l’opération de sauvetage en Méditerranée Mare Nostrum en 2013. Mais ils restent isolés, et les grandes rencontres internationales réservent encore une place bien trop modeste aux migrations.

 

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